Louise

Louise

Roman musical in vier Akten

Libretto

Gustave Charpentier

Uraufführung

2. Februar 1900, Paris (Opéra Comique)

Besetzung

LOUISE (Sopran)
DIE MUTTER (Alt)
DER VATER (Bass)
JULIEN, ein Freund von Louise (Tenor)
BLANCHE, MARGUERITE, GERTRUD,
ELISE, IRMA, CAMILLE und SUZANNE,
Näherinnen (Soprane, Mezzosoprane, Alt)
DIE AUFSEHERIN (Mezzosopran)
DER NACHTSCHWÄRMER (Tenor)
DICHTER, MALER, BILDHAUER, PHILOSOPHEN, EIN STUDENT
(Tenor, Bariton und Bass)
ZEITUNGSMÄDCHEN, KOHLEN- und LUMPENSAMMLER, MILCHFRAU
STRASSENKEHRER, STRASSENHÄNDLER, VERKÄUFERINNEN
(Sopran, Mezzosopran und Alt)
DER NARRENKÖNIG (Tenor)
ZWEI SCHUTZLEUTE (Bariton)
EIN BOHEMIEN (Bass)
EIN STRASSENJUNGE (Sopran)

Ort

Paris

Zeit

um 1900

Charpentier, Gustave

Charpentier, Gustave
25.6.1860 Dieuze, Moselle - 18.2.1956 Paris


Bühnenwerke
mit Datum/Ort der Uraufführung:

Louise (2.2.1900 Paris)
Julien, ou La Vie du poète (4.6.1913 Paris)
L'Amour au faubourg (1913; np)
Orphée (1931) [+ Delmas?]
np = keine Aufführung



Louise
ACTE PREMIER
Une chambre mansardée dans un logement d'ouvrier. Au fond, la porte d'entrée; un peu à droite, la cuisine; sur le même côté, plus A droite, à l'avant-scène, une autre porte, la porte de la chambre des parents. A gauche, une porte vitrée, la porte de la chambre de Louise; plus à gauche, une grande fenêtre ouvrant sur le balcon; au delà de la balcon, des toits, un coin de ciel parisien. Vis-à-vis le balcon, mais un peu plus élevée, une terrasse précédant un petit atelier d'artiste.
Au premier plan, une table, des chaises. Au deuxième plan, un poêle avec tuyau. Au troisième plan, une petite armoire et un buffet. Çà et là, accrochées, des chromos, une glace; des hardes pendent dans un coin. Dans la cuisine, une autre petite table; aux murs, des casseroles; au fond, le fourneau avec cheminée à éventail.
Six heures du soir, en avril.

SCÈNE PREMIÈRE
Julien, Louise

Au lever du rideau, Louise va à la porte d'entrée où elle écoute, craintive, puis elle revient près du balcon, regarde d'abord derrière les rideaux, ouvre la fenêtre et se montre à Julien.


JULIEN
debout sur la terrasse
O coeur ami! O coeur promis! hélas si loin, si près!_Toi! mon idole, ma joie, mon regret!_Le jour s'envole... Ah! ta parole va-t-elle apprendre à mon amour que ton coeur prend plaisir à guetter mon bonjour?…

LOUISE
Vous avez tardé à m'envoyer votre bonjour quotidien; je ne l'espérais plus!...
Elle va écouter vers la porte d'entrée, puis revient.
Je vous en remercie et vous envoie le mien du fond de mon coeur!
Elle lui envoie un baiser.

JULIEN
Tu m'as dit dans ta dernière lettre: «Prenez patience, l'heure est prochaine; écrivez encore à mon père; s'il refuse irrévocablement, je promets de fuir avec vous.»

LOUISE
agitée, triste
Je suis une folle de vous avoir dit cela! Que puis-je faire? je vous aime tant et j'aime tant mes parents! Si je les écoute, c'est la mort de mon coeur: si je vous suis, Julien, quel chagrin pour les miens.

JULIEN
doucement
Âme craintive, et toujours flottante... En songeant trop à leur bonheur, ne fais-tu pas notre malheur!

LOUISE
avec coquetterie, ironique
Malheur réparable!

JULIEN
avec chaleur
Irréparable!

LOUISE
Légère déception!

JULIEN
Infinie souffrance

LOUISE
Vous m'oublierez!

JULIEN
Ah! tais-toi! tes froides railleries me font trop de peine!

LOUISE
souriante sans presser
On ne peut pas plaisenter avec vous...
malicieuse
Vous ne seriez pas le premier à perdre vite la mémoire...
mutine
puis, vous parlez d'amour: et semble-t-il, vous m'adorez;
avec pétulance
m'avez-vous jamais dit comment naquit cette tendresse?
coquette
serais-je indiscrète en vous demandant d'en parler maintenant?_Voyons, racontez, et dépêchez-vous: maman va bientôt rentrer.

JULIEN
étonné
Que voulez-vous dire?

LOUISE
Contez-moi comment vous m'avez aimée? avez-vous compris?

JULIEN
souriant
Prêtez l'oreille: Depuis longtemps j'habitais cette chambre, sans me douter, hélas! que j'avais pour voisine une enfant aux grands yeux, une vierge des cieux, que des parents sévères gardaient comme une prisonnière.

LOUISE
La recluse attendait qu'un beau chevalier, comme dans les livres, vînt enfin la délivrer.

JULIEN
Comment l'aurai-je appris? Je dissertais le jour dans quelque brasserie... et la nuit venue je rimais des folies pour la lointaine Ophélie qu'évoquait mon désir; tandis que là, près de moi, sommeillait l'avenir!

LOUISE
La recluse songeait au prince Charmant qui réveilla la Belle au Coeur Dormant!_Comment aurait-elle su que son Chevalier habitait au premier sous le ciel, et que de sa fenêtre il pouvait surprendre les secrets de... mon coeur?

JULIEN
s'animant
Mais un soir, dans l'escalier sombre, où je dégringolais comme d'habitude en chantant...
Louise va écouter à la porte, puis revient
Je vis passer près de moi, ô surprise! deux ombres inconnues dont la seconde, toute jolie, de forme fêle, idéale, dans l'ombre grise laissa comme un sillage lumineux et parfumé!_Le lendemain, c'était le jour de Pâques;, de grand matin je guettais votre fenêtre...
Quelle musique dira l'émerveillement de mes yeux quand tu vins à paraître, dans le soleil, souriante..._Une madone de Vinci ne sourit pas ainsi, non! non! ces sourires mutins ne fleurissent qu'à Paris!
Je regardai longuement et mon destin m'apparut, lié pour jamais à ton image... Tout autour de moi s'agitait la Ville immense! tout fêtait l'heureux jour! tout clamait: Espérance! Et mon coeur chantait les matines d'amour!

La porte d'entrée s'ouvre, la mère paraît. Elle reste sur le seuil, près de la porte refermée, écoute, puis s'avance vers la fenêtre.


SCÈNE II
Louise, La Mère, Julien


LOUIS
avec plus de gaîté
Moi je vous avais remarqué bien avant ce jour-là!_Vous souvient-il qu'une fois, à la fête de Montmartre, vous nous avez suivies?

JULIEN
S'il men souvient... vous m'avez souri, et vous vous retourniez si fréquemment que votre mère prit la mouche et vous fit une scène... l'entêtée jalouse!

LOUISE
animée
Une autre fois, dans la cour, tandis que je puisais de l'eau, de votre fenêtre
gracieuse
vous m'avez jeté des pétales de roses... j'en étais comme couverte,
extasiée
et je restais toute étourdie, toute ravie...

JULIEN_Mais votre mère de sa fenêtre nous guettait...

LOUISE
Sous l'avalanche parfumée, mon coeur battait à se briser...

JULIEN
Notre ennemie, furieuse, vous rappela!

LOUISE
Et le doux songe s'envola! ...

JULIEN
triomphant
Mais l'Amour veillait et dans l'ombre apprêtait d'inespérées, de chastes fiançailles._Or, un soir que je passais devant votre porte....

LA MÈRE
à part
Que vais-je apprendre?

JULIEN
mystérieusement
Je la vis s'ouvrir lentement,
dramatique
une forme blanche se dressa et s'élança vers moi... c'était toi!
avec ravissement
c'était Louise!

LOUISE
avec ferveur
Elle venait te dire:
décidée
l'aveu que mes parents ont tenté d'étouffer, je viens le proclamer!

LA MÈRE
à part, ricanant
Ah! ah! ah! très bien!

JULIEN
Ah! les douces fiançailles!...

LOUISE
Nous ne pouvions pas nous parler....

JULIEN
Mes yeux cherchaient en vain tes yeux....

LOUISE et JULIEN
Nos deux coeurs, l'un près de l'autre, follement bondissaient!... de la maison endormie le souffle grondait... et la nuit nous berçait.

Les deux amants restent pensifs un moment; puis Louise veut aller à la porte, elle se retourne et voit sa mère.

LOUISE
apercevant sa mère
Ah!_
La mère la saisit par le bras, la pousse dans la cuisine, et revient près de la fenêtre.

JULIEN
écoute, inquiet
Eh bien! vous ne dites plus rien, chère Louise?
mimique furieuse de la mère
De grâce, répondez avant que votre geôlière vienne nous surprendre...

LA MÈRE
se montrant à Julien
Allez-vous bientôt vous taire? où faut-il que j'aille vous tirer les oreilles!...

Stupeur de Julien. La mère écoute s'il chante encore, puis entre dans la chambre voisine; Louise sort de la cuisine et va vers la fenêtre. Julien reparaît sur le balcon: il montre à Louise la lettre qu'il doit envoyer aux parents, puis il disparaît. Louise, craintive, regagne la cuisine.

JULIEN
à la cantonade
la la la la la la la la_la la la la la la la la
la mère reparait
la la la la la la
il rit bruyamment
ah! ah! ah! ah! ah!

La mère ferme la fenêtre et guette un moment derrière le rideau.


SCÈNE III
Louise, La Mère

Louise, tremblante, sort de la cuisine; pour se donner une contenance elle range, sur le buffet, les provisions apportées par la mère; celle-ci s'avance vers elle.


LA MÈRE
ricanant, imitant Julien
«C'était mon adorée!»
Elle s'avance toujours. Louise, pour l'éviter, tourne autour de la table.
«Ma douce fiancée! La fidèle promise! Ma Louise!»
La mère, féroce, prend les mains de Louise et la regarde dans les yeux avec reproche.
«Nous ne pouvions pas nous parler! Mes yeux cherchaient en vain tes yeux! Nos coeurs bondissaient! L'ombre frémissait! Et tout le monde dormait!»
Louise s'échappe; sa mère lui montre le poing. - exaspérée
Ah! malheureuse enfant! Si ton père l'apprenait! S'il vous avait surpris! Hein! s'il vous avait surpris! dis!
Louise baisse la tête et se cache le visage._
ui qui te croit si naïve, si sage... s'il connaissait ta conduite, il en mourrait!

LOUISE
suppliante
Pourquoi ne voulez-vous pas nous marier?
geste de la mère: «Jamais!'»
Pourquoi m'obligez-vous à me cacher ? Qu'avez-vous, vraiment, à lui reprocher? Ses manières d'artiste, sa gaîté, son métier de poète!

LA MÈRE
Un chenapan! un crève-faim! un débauché sans vergogne!

LOUISE
Lui! si bon, si courageux!

LA MÈRE
Un pilier de cabaret!

LOUISE
S'il avait une femme, il n'irait pas au cabaret...

LA MÈRE
Une femme! ah! ah! ah! une femme! ah! ah! ce ne sont pas les femmes qui lui manquent!

LOUISE
Ah! je t'en prie... si tu crois m'en détacher, tu trompes, car tes attaques me le font chérir davantage!
s'exaltant
Tu peux nous empêcher d'être heureux, jamais, jamais tu ne briseras notre amour!

LA MÈRE
Ah! quel aplomb! Au lieu de baisser la tête, tu oses te vanter de ton amant!

LOUISE
Mon amant! il ne l'est pas encore... mais on dirait vraiment que vous voulez
silence
qu'il le devienne?

Elle s'élance sur Louise qui l'évite en tournant autour de la table.

LA MÈRE
exaspérée
Petite malheureuse! tu nous menaces!_Ah! prends garde que je n'explique tout à ton père...

Elles entendent des pas dans l'escalier; craintives, elles se taisent, tendent l'oreille, écoutent…

LOUISE
peureuse
Le voici...

La porte s'ouvre, la mère court à la cuisine.


SCÈNE IV
Louise, La Mère, Le Père

Le père entre; il tient une lettre à la main; la mère va vite à la cuisine; Louise, troublée, débarrasse la table pour le repas du soir.


LE PÈRE
Bonsoir...
il accroche sa casquette à un portmanteau
La soupe est prête?

LA MÈRE
criant de la cuisine
Oui, de suite!

Le père s'assied près du poële. Louise tisonne le feu; puis, voyant la lettre, elle s'éloigne et va vers le placard. Le père regarde la lettre, la décachète, et la lit. Louise revient lentement portant les assiettes et les verres qu'elle range silencieusement sur la table; puis elle va chercher les couverts. Le père pose la lettre sur la table et regarde sa fille. Louise, avec embarras, place les couverts. Le père lui tend les bras; ils s'embrassent. Louise épie si sa mère les voit et rend son baiser au père; longtemps, ils se regardent._Le père se lève, approche sa chaise de la table et s'assied._La mère rentre, portant la soupe: le père sert la soupe. Ils mangent la soupe.
Tous trois demeurent silencieux, immobiles, songeurs, les parents regardant Louise qui détourne les yeux embarrassée.


LE PÈRE
s'essuyant la bouche
Ah! quelle journée!

LOUISE
Tu es fatigué?

La mère se lève, va porter les assiettes et la soupière dans la cuisine.

LE PÈRE
Je sens que je ne suis plus jeune et les journées sont longues!

LOUISE
Pauvre père, tu ne te reposeras donc jamais?

LE PÈRE
avec bonhomie
Et qui ferait bouillir la marmite si je quittais l'outil?

La mère revient avec le ragôut. Le père sert le ragoût.

LA MÈRE
Depuis trente ans que tu téchines, tu aurais bien mérité un peu de repos!
regardant du côté de la chambre de Julien, avec colère
Quand on pense qu'il y a tant de fainéants qui passent leur vie à faire la fête!

LE PÈRE
avec rondeur
Ils ont la chance d'être venus au monde
riant
après leurs pères!

LA MÈRE
rageuse
Tu trouves que c'est juste?
elle frappe sur la table
Moi, je dis que tout le monde devrait travailler!

LE PÈRE
L'Égalité, les grands mots! l'impossible! si on avait le droit de choisir, on choisirait le métier le moins fatigant...

LA MÈRE
railleuse, regardant sa fille
C'est vrai, tout le monde voudrait être artiste!

LE PÈRE
riant
Et on ne trouverait plus personne pour faire les gros ouvrages!
bonhomme
Y a longtemps que j'en ai pris mon parti!...
Quand on n'a pas de rentes, il faut se contenter d'en gagner pour les autres...
avec amertume
chacun son lot dans la belle vie!

LA MÈRE
Tu es bien résigné aujourd'hui: les rentes ne seraient pas à dédaigner.

LE PÈRE
Ceux qui en ont sont-ils plus heureux? Le bonheur, vois-tu, c'est d'être comme nous sommes, nous aimant bien! nous portant bien! Ce bonheur-là, nul ne peut nous le prendre.
La mère se lève et dessert.
à Louise, tendrement

Le bonheur, c'est le foyer où l'on se repose... où on oublie, près de ceux qu'on aime, les malechances de la vie!...
Il attire sa fille à lui et l'embrasse. Louise le contemple avec amour.
avec rancune

Ceux qui ont des rentes aujourd'hui n'en auront peut-être plus demain...
Il se lève. Il esquisse un geste de menace.
débordant de gaieté

Nous, toujours, nous serons heureux!

Rayonnant, il embrasse sa fille, saisit par la taille la mère qui revient de la cuisine et lui faire faire quelques tours de valse lourde. La mère se dégage.

LA MÈRE
riant
Assez! Vas-tu finir! grand fou!

LE PÈRE
riant
Ah! ah! ah! ah! ah! je suis heureux!

Il cherche sa pipe, la bourre, s'assied près du feu et prend un tison, puis il tire béatement de nombreuses bouffées.

LA MÈRE
à Louise, durement
Vas-tu me laisser faire toute la besogne! Allons, remue-toi!

La mère débarasse la table, prépare la lampe et l'allume. Louise essuie la table; elle aperçoit la lettre de Julien que le père avait posée près de son assiette; elle y met un baiser furtif, puis s'avance vers son père et la lui donne.

LE PÈRE
à Louise_Ah! merci...

Il regarde malignement sa fille. Louise s'éloigne et va à la cuisine porter la desserte. La mère apporte une lampe allumée qu'elle pose sur la table. Le père, assis près du feu, relit la lettre. Louise l'épie de la cuisine; elle voit avec crainte sa mère s'approcher de lui.

LA MÈRE
au père
Une lettre?

LE PÈRE
simplement
Oui, une lettre du voisin...

LA MÈRE
Une autre lettre?

LE PÈRE
Il renouvelle sa demande...

LA MÈRE
Quel toupet! après ce qui s'est passé...

LE PÈRE
Que veux-tu dire?

LA MÈRE
embarrassée
Après... notre premier refus...

LE PÈRE
avec bienveillance
Mon Dieu! sa lettre est gentille...
il montre Louise qui s'avance, très émue
Il semble l'aimer, il n'est pas détesté de Louise...

Louise se jette dans les bras de son père

LA MÈRE
dont la colère éclate
C'est trop fort! il en a de l'aplomb!

LE PÈRE
à la mère
Allons! allons! ce n'est pas la peine de se mettre en colère... tu tournes tout au tragique! il serait plus facile de prendre de nouveaux renseignements... savoir s'il est devenu plus sérieux...
plus grave
Nous ne sommes pas forcés de lui donner Louise dès demain et il ne va pas nous l'enlever, je suppose?...
La mère réfrène une forte envie de raconter au père les incidents de la journée. Louise tremble qu'elle ne parle.
Si les renseignements ne suffisent pas, eh bien! on l'invitera; lorsque je l'aurai vu, je...

LA MÈRE
interrompant, outrée
Lui! ici! par exemple! s'il entre ici, moi, j'en sortirai!

LE PÈRE
conciliant
Allons! allons!

LA MÈRE
Tu voudrais m'obliger à recevoir ici ce vaurien qui me rit au nez quand il me rencontre?

LE PÈRE
Des gamineries...

LA MÈRE
Ce chenapan! ce débauché! ce bohème! ce pilier de cabaret dont l'existence est le scandale du quartier?_et je ne dis pas tout!... car j'en sais sur son compte,
d'une voix sifflante
des infamies!

LOUISE
perdant la téte
Ce n'est pas vrai!

La mère lui donne une giffle. Le père s'interpose, très ennuyé. Il éloigne la mère. Louise tombe accablée sur une chaise, et pleure..._Dans la cuisine, la mère remue ses casseroles avec violence.
Le père revient vers sa fille et son visage exprime l'amour et la pitié.


LE PÈRE
s'asseyant près de Louise
O mon enfant, ma Louise, tu sais combien nous t'aimons!
Si nous sommes prudents vis-à-vis de ceux qui te remarquent, c'est qu'arrivés au bout du chemin que tu vas gravir, nous en connaissons toutes les misères!
il s'assied près de sa fille
À ton âge, on voit tout beau, tout rose!... prendre un mari, c'est choisir une poupée
geste étonné de Louise; souriant
oui, une poupée! Malheureusement, ces poupées-là, ma fille, vous font parfois pleurer bien des larmes!

LOUISE
lève des yeux en pleurs, et tristement, mais intéressée:
Oui, quand elles sont méchantes... mais, en la choisissant bonne, gentille, aimante...

La mère est allée en bougonnant dans la cuisine, a allumé une bougie et s'est mise à repasser.

LE PÈRE
Comment veux-tu la choisir, petite fille?

LOUISE
avec élan
Avec mon coeur!

LE PÈRE
C'est un bien mauvais juge...

LOUISE
Pourquoi donc?

LE PÈRE
Qui dit amoureux, toujours dit: aveugle...

LA MÈRE
à part
S'il veut discuter avec elle, il n'a pas fini!..

Louise semble chercher une réponse. La mère pose son fer sur la table très fort et regarde dans la chambre.

LOUISE
plus hardiment
Mais avant d'aimer, avant d'être "aveugle", ne peut-on découvrir les défauts de celui qu'on aimera?..

LE PÈRE
Peut-être, s'il ne vous manquait une chose...

LOUISE
Laquelle?

LE PÈRE
L'expérience!

LOUISE
moqueuse
Alors ceux qui se marient deux fois sont plus heureux la seconde?

LE PÈRE
sérieux
Ne plaisante pas, Louise! s'il est difficile de déchiffrer les coeurs, on peut toujours lire dans le passé de celui qu'on aime, et par là pressentir l'avenir.
La mère approuve en posant de nouveau son fer très fort sur la table.
Par exemple, pour ce jeune homme, les renseignements furent détestables!
la mère hoche la tête
Tu faillis toi-même en convenir.
la mère ponctue chaque mot d'un violent coup de fer
Paresseux, débauché, sans ressources, sans métier, après tout, c'était un triste choix pour une fille comme toi. Aujourd'hui, il renouvelle sa demande: a-t-il changé?
Louise fait un signe affirmatif
Je l'ignore... Qu'il soit digne de toi, c'est le désir de ton père.

La mère qui s'impatiente chante un motif du récit de Julien qu'elle a surpris tout à l'heure.

LA MÈRE
la la la la la la la la

LE PÈRE
Crois-tu qu'il t'aime?_
LA MÈRE
la la la la la la la la

LOUISE
Oui!

LE PÈRE
Et toi, crois-tu l'aimer?

Louise se cache la tête sur la poitrine de son père.

LA MÈRE
à mi-voix
«C'était mon adorée…»

Louise relève la tête, anxieuse

LE PÈRE
Il ne t'a jamais parlé?

LOUISE
avec effort
Non!

Le père la regarde un peu méfiant.

LA MÈRE
à part, continuant d'imiter Julien
«Nous ne pouvions pas nous parler!... nous ne pouvions pas nous r'garder!... nos coeurs bondissaient!.. l'ombre frémissait!.. et tout le monde dormait!…»

Louise très troublée se détourne; le père lui prend les mains et la regarde dans les yeux.

LE PÈRE
Louise! si je repousse sa demande, me promets-tu de l'oublier?
Louise hésite, mais la mère, portant du linge, traverse la chambre, s'arrête menaçante devant elle et va dans la chambre voisine.
Promets-tu d'obéir, en fille sage, à notre volonté?
s'animant
Ah! si tu devais un jour renier ma tendresse, sache bien que, privé de toi, je ne pourrais vivre... O mon enfant, ma Louise!...

LOUISE
émue
Père, toujours je vous aimerai!

Le père la presse sur son coeur, elle éclate en sanglots. Au loin la mère continue à chanter.

LA MÈRE
dans la chambre voisine
la la la la la la la la la la la la la la

LE PÈRE
relève Louise, souriant de pitié
Allons, enfant, sèche tes belles mirettes..._Ce gros chagrin passera... et plus tard tu nous remercieras de t'avoir préservée du malheur... Allons! allons! petite folle!
il prend un journal sur l'armoire; enjoué
Tiens, lis-moi le journal, ça te distraira et ça ménagera mes pauvres yeux... veux-tu?

La mère rentre et s'assied près de la table, reprisant du linge.

LOUISE
avec effort
Oui...

À la pendule dix heures sonnent. Louise prend le journal, va s'asseoir près de la lampe et commence sa lecture d'une voix étranglée de sanglots; le père la regarde avec une pitié souriante.

LOUISE
lisant
«La saison printanière est des plus brillantes, Paris tout en fête…»
elle sanglote
Paris!..

Le rideau tombe subitement lentement pendant les dernier mots de Louise.



ATTO PRIMO
Louise lavora come sarta: di fronte alle finestre della sua casa vive il poeta Julien. Il ragazzo confida a Louise di aver scritto ai genitori per ottenere la sua mano. La ragazza teme un parere negativo della madre; il poeta la invita a essere più coraggiosa e a sentirsi libera: se i genitori rifiuteranno, fuggiranno insieme. Louise dichiara di amare Julien ma anche la sua famiglia, e di non voler perdere né l’affetto del giovane né quello dei genitori. Sopraggiunge la madre di Louise, e ribadisce alla figlia che quel giovane vicino di casa non le piace affatto: è un ubriacone e un dissoluto. Rientra a casa per cena il padre, che ha appena ricevuto la lettera di Julien. Louise cerca di capire dal suo volto che cosa ne pensa. I tre si siedono a tavola per mangiare la minestra; poi il vecchio operaio balla con la moglie, quindi si siede accanto al camino per leggere il giornale. La madre trova la lettera e inveisce contro Julien che è lo scandalo del quartiere, ma il padre è più conciliante e propone di prendere altre informazioni sul ragazzo.

ATTO SECONDO
Una strada di Montmartre, le cinque del mattino. La città si sta risvegliando: passano una giornalaia, una lattaia e un nottambulo, che sostiene di essere «il Piacere di Parigi». Julien e i suoi amici si recano dove lavora Louise. Il poeta fa una serenata alla ragazza: tutte le lavoranti sono colpite dal suo canto, ma rimangono stupefatte quando Louise decide di lasciare il lavoro per seguire l’amato.

ATTO TERZO
Julien e Louise vivono insieme a Montmartre. Louise canta il suo amore per Julien (“Depuis le jour”) e la gioia per la libertà conquistata. Arrivano gli amici del poeta e gli altri abitanti del quartiere vestiti per il corteo di carnevale. Il nottambulo è vestito da ‘Re dei pazzi’, Louise viene incoronata musa di Montmartre. Ma arriva la madre, per dire che il padre è gravemente malato e ha bisogno dell’assistenza della figlia; Louise la segue promettendo a Julien di tornare.

ATTO QUARTO
Louise è triste nella casa dei genitori e pensa all’amato. Il padre, ancora convalescente, maledice l’ingiustizia della vita e l’egoismo e l’ingratitudine dei figli; la madre rimprovera la figlia che preferisce l’amore libero al matrimonio. Louise abbraccia il padre ma confessa di sentire il richiamo di Parigi: là c’è l’amore, là vuole andare la sua anima. E Louise fugge, invano richiamata dal padre che, sconfitto, alza i pugni maledicendo Parigi.

Louise
ACTE PREMIER

Une chambre mansardée dans un logement
d'ouvrier. Au fond, la porte d'entrée; un peu à
droite, la cuisine; sur le même côté, plus A
droite, à l'avant-scène, une autre porte, la porte
de la chambre des parents. A gauche, une porte
vitrée, la porte de la chambre de Louise; plus à
gauche, une grande fenêtre ouvrant sur le
balcon; au delà de la balcon, des toits, un coin de
ciel parisien. Vis-à-vis le balcon, mais un peu plus
élevée, une terrasse précédant un petit atelier
d'artiste.
Au premier plan, une table, des chaises. Au
deuxième plan, un poêle avec tuyau. Au
troisième plan, une petite armoire et un buffet.
Çà et là, accrochées, des chromos, une glace; des
hardes pendent dans un coin. Dans la cuisine, une
autre petite table; aux murs, des casseroles; au
fond, le fourneau avec cheminée à éventail.
Six heures du soir, en avril.

SCÈNE PREMIÈRE
Julien, Louise

Au lever du rideau, Louise va à la porte d'entrée
où elle écoute, craintive, puis elle revient près du
balcon, regarde d'abord derrière les rideaux,
ouvre la fenêtre et se montre à Julien.


JULIEN
debout sur la terrasse
O coeur ami! O coeur promis! hélas si loin, si
près!
Toi! mon idole, ma joie, mon regret!
Le jour s'envole... Ah! ta parole va-t-elle
apprendre à mon amour que ton coeur prend
plaisir à guetter mon bonjour?…

LOUISE
Vous avez tardé à m'envoyer votre bonjour
quotidien; je ne l'espérais plus!...
Elle va écouter vers la porte d'entrée, puis
revient.

Je vous en remercie et vous envoie le mien du
fond de mon coeur!
Elle lui envoie un baiser.

JULIEN
Tu m'as dit dans ta dernière lettre: «Prenez
patience, l'heure est prochaine; écrivez encore à
mon père; s'il refuse irrévocablement, je promets
de fuir avec vous.»

LOUISE
agitée, triste
Je suis une folle de vous avoir dit cela! Que puis-
je faire? je vous aime tant et j'aime tant mes
parents! Si je les écoute, c'est la mort de mon
coeur: si je vous suis, Julien, quel chagrin pour
les miens.

JULIEN
doucement
Âme craintive, et toujours flottante... En
songeant trop à leur bonheur, ne fais-tu pas notre
malheur!

LOUISE
avec coquetterie, ironique
Malheur réparable!

JULIEN
avec chaleur
Irréparable!

LOUISE
Légère déception!

JULIEN
Infinie souffrance

LOUISE
Vous m'oublierez!

JULIEN
Ah! tais-toi! tes froides railleries me font trop de
peine!

LOUISE
souriante sans presser
On ne peut pas plaisenter avec vous...
malicieuse
Vous ne seriez pas le premier à perdre vite la
mémoire...
mutine
puis, vous parlez d'amour: et semble-t-il, vous
m'adorez;
avec pétulance
m'avez-vous jamais dit comment naquit cette
tendresse?
coquette
serais-je indiscrète en vous demandant d'en
parler maintenant?
Voyons, racontez, et
dépêchez-vous: maman va bientôt rentrer.

JULIEN
étonné
Que voulez-vous dire?

LOUISE
Contez-moi comment vous m'avez aimée? avez-
vous compris?

JULIEN
souriant
Prêtez l'oreille: Depuis longtemps j'habitais cette
chambre, sans me douter, hélas! que j'avais pour
voisine une enfant aux grands yeux, une vierge
des cieux, que des parents sévères gardaient
comme une prisonnière.

LOUISE
La recluse attendait qu'un beau chevalier, comme
dans les livres, vînt enfin la délivrer.

JULIEN
Comment l'aurai-je appris? Je dissertais le jour
dans quelque brasserie... et la nuit venue je
rimais des folies pour la lointaine Ophélie
qu'évoquait mon désir; tandis que là, près de
moi, sommeillait l'avenir!

LOUISE
La recluse songeait au prince Charmant qui
réveilla la Belle au Coeur Dormant!
Comment aurait-elle su que son Chevalier habitait au
premier sous le ciel, et que de sa fenêtre il
pouvait surprendre les secrets de... mon coeur?

JULIEN
s'animant
Mais un soir, dans l'escalier sombre, où je
dégringolais comme d'habitude en chantant...
Louise va écouter à la porte, puis revient
Je vis passer près de moi, ô surprise! deux
ombres inconnues dont la seconde, toute jolie, de
forme fêle, idéale, dans l'ombre grise laissa
comme un sillage lumineux et parfumé!
Le lendemain, c'était le jour de Pâques;, de grand
matin je guettais votre fenêtre...
Quelle musique dira l'émerveillement de mes
yeux quand tu vins à paraître, dans le soleil,
souriante...
Une madone de Vinci ne sourit pas
ainsi, non! non! ces sourires mutins ne fleurissent
qu'à Paris!
Je regardai longuement et mon destin m'apparut,
lié pour jamais à ton image... Tout autour de moi
s'agitait la Ville immense! tout fêtait l'heureux
jour! tout clamait: Espérance! Et mon coeur
chantait les matines d'amour!

La porte d'entrée s'ouvre, la mère paraît. Elle
reste sur le seuil, près de la porte refermée,
écoute, puis s'avance vers la fenêtre.


SCÈNE II
Louise, La Mère, Julien


LOUIS
avec plus de gaîté
Moi je vous avais remarqué bien avant ce jour-
là!
Vous souvient-il qu'une fois, à la fête de
Montmartre, vous nous avez suivies?

JULIEN
S'il men souvient... vous m'avez souri, et vous
vous retourniez si fréquemment que votre mère
prit la mouche et vous fit une scène... l'entêtée
jalouse!

LOUISE
animée
Une autre fois, dans la cour, tandis que je puisais
de l'eau, de votre fenêtre
gracieuse
vous m'avez jeté des pétales de roses... j'en étais
comme couverte,
extasiée
et je restais toute étourdie, toute ravie...

JULIEN
Mais votre mère de sa fenêtre nous guettait...

LOUISE
Sous l'avalanche parfumée, mon coeur battait à
se briser...

JULIEN
Notre ennemie, furieuse, vous rappela!

LOUISE
Et le doux songe s'envola! ...

JULIEN
triomphant
Mais l'Amour veillait et dans l'ombre apprêtait
d'inespérées, de chastes fiançailles.
Or, un soir que je passais devant votre porte....

LA MÈRE
à part
Que vais-je apprendre?

JULIEN
mystérieusement
Je la vis s'ouvrir lentement,
dramatique
une forme blanche se dressa et s'élança vers
moi... c'était toi!
avec ravissement
c'était Louise!

LOUISE
avec ferveur
Elle venait te dire:
décidée
l'aveu que mes parents ont tenté d'étouffer, je
viens le proclamer!

LA MÈRE
à part, ricanant
Ah! ah! ah! très bien!

JULIEN
Ah! les douces fiançailles!...

LOUISE
Nous ne pouvions pas nous parler....

JULIEN
Mes yeux cherchaient en vain tes yeux....

LOUISE et JULIEN
Nos deux coeurs, l'un près de l'autre, follement
bondissaient!... de la maison endormie le souffle
grondait... et la nuit nous berçait.

Les deux amants restent pensifs un moment;
puis Louise veut aller à la porte, elle se retourne
et voit sa mère.


LOUISE
apercevant sa mère
Ah!

La mère la saisit par le bras, la pousse dans
la cuisine, et revient près de la fenêtre.


JULIEN
écoute, inquiet
Eh bien! vous ne dites plus rien, chère Louise?
mimique furieuse de la mère
De grâce, répondez avant que votre geôlière
vienne nous surprendre...

LA MÈRE
se montrant à Julien
Allez-vous bientôt vous taire? où faut-il que j'aille
vous tirer les oreilles!...

Stupeur de Julien. La mère écoute s'il chante
encore, puis entre dans la chambre voisine;
Louise sort de la cuisine et va vers la fenêtre.
Julien reparaît sur le balcon: il montre à Louise la
lettre qu'il doit envoyer aux parents, puis il
disparaît. Louise, craintive, regagne la
cuisine.


JULIEN
à la cantonade
la la la la la la la la_la la la la la la la la
la mère reparait
la la la la la la
il rit bruyamment
ah! ah! ah! ah! ah!

La mère ferme la fenêtre et guette un
moment derrière le rideau.



SCÈNE III
Louise, La Mère

Louise, tremblante, sort de la cuisine; pour se
donner une contenance elle range, sur le buffet,
les provisions apportées par la mère; celle-ci
s'avance vers elle.


LA MÈRE
ricanant, imitant Julien
«C'était mon adorée!»
Elle s'avance toujours. Louise, pour l'éviter,
tourne autour de la table.

«Ma douce fiancée! La fidèle promise! Ma
Louise!»
La mère, féroce, prend les mains de Louise et
la regarde dans les yeux avec reproche.

«Nous ne pouvions pas nous parler! Mes yeux
cherchaient en vain tes yeux! Nos coeurs
bondissaient! L'ombre frémissait! Et tout le
monde dormait!»
Louise s'échappe; sa mère lui montre le
poing. - exaspérée

Ah! malheureuse enfant! Si ton père l'apprenait!
S'il vous avait surpris! Hein! s'il vous avait
surpris! dis!
Louise baisse la tête et se cache le
visage.

Lui qui te croit si naïve, si sage... s'il connaissait ta
conduite, il en mourrait!

LOUISE
suppliante
Pourquoi ne voulez-vous pas nous marier?
geste de la mère: «Jamais!'»
Pourquoi m'obligez-vous à me cacher? Qu'avez-
vous, vraiment, à lui reprocher? Ses manières
d'artiste, sa gaîté, son métier de poète!

LA MÈRE
Un chenapan! un crève-faim! un débauché sans
vergogne!

LOUISE
Lui! si bon, si courageux!

LA MÈRE
Un pilier de cabaret!

LOUISE
S'il avait une femme, il n'irait pas au cabaret...

LA MÈRE
Une femme! ah! ah! ah! une femme! ah! ah! ce
ne sont pas les femmes qui lui manquent!

LOUISE
Ah! je t'en prie... si tu crois m'en détacher, tu
trompes, car tes attaques me le font chérir
davantage!
s'exaltant
Tu peux nous empêcher d'être heureux, jamais,
jamais tu ne briseras notre amour!

LA MÈRE
Ah! quel aplomb! Au lieu de baisser la tête, tu
oses te vanter de ton amant!

LOUISE
Mon amant! il ne l'est pas encore... mais on dirait
vraiment que vous voulez
silence
qu'il le devienne?

Elle s'élance sur Louise qui l'évite en tournant
autour de la table.


LA MÈRE
exaspérée
Petite malheureuse! tu nous menaces!_Ah! prends
garde que je n'explique tout à ton père...

Elles entendent des pas dans l'escalier;
craintives, elles se taisent, tendent l'oreille,
écoutent…


LOUISE
peureuse
Le voici...

La porte s'ouvre, la mère court à la
cuisine.



SCÈNE IV
Louise, La Mère, Le Père

Le père entre; il tient une lettre à la main; la
mère va vite à la cuisine; Louise, troublée,
débarrasse la table pour le repas du soir.


LE PÈRE
Bonsoir...
il accroche sa casquette à un
portmanteau

La soupe est prête?

LA MÈRE
criant de la cuisine
Oui, de suite!

Le père s'assied près du poële. Louise tisonne
le feu; puis, voyant la lettre, elle s'éloigne et va
vers le placard. Le père regarde la lettre, la
décachète, et la lit. Louise revient lentement
portant les assiettes et les verres qu'elle range
silencieusement sur la table; puis elle va chercher
les couverts. Le père pose la lettre sur la table et
regarde sa fille. Louise, avec embarras, place les
couverts. Le père lui tend les bras; ils
s'embrassent. Louise épie si sa mère les voit et
rend son baiser au père; longtemps, ils se
regardent._Le père se lève, approche sa chaise
de la table et s'assied.
La mère rentre, portant la soupe: le père sert la soupe. Ils mangent la
soupe.
Tous trois demeurent silencieux, immobiles,
songeurs, les parents regardant Louise qui
détourne les yeux embarrassée.


LE PÈRE
s'essuyant la bouche
Ah! quelle journée!

LOUISE
Tu es fatigué?

La mère se lève, va porter les assiettes et la
soupière dans la cuisine.


LE PÈRE
Je sens que je ne suis plus jeune et les journées
sont longues!

LOUISE
Pauvre père, tu ne te reposeras donc jamais?

LE PÈRE
avec bonhomie
Et qui ferait bouillir la marmite si je quittais
l'outil?

La mère revient avec le ragôut. Le père sert
le ragoût.


LA MÈRE
Depuis trente ans que tu téchines, tu aurais bien
mérité un peu de repos!
regardant du côté de la chambre de Julien,
avec colère

Quand on pense qu'il y a tant de fainéants qui
passent leur vie à faire la fête!

LE PÈRE
avec rondeur
Ils ont la chance d'être venus au monde
riant
après leurs pères!

LA MÈRE
rageuse
Tu trouves que c'est juste?
elle frappe sur la table
Moi, je dis que tout le monde devrait travailler!

LE PÈRE
L'Égalité, les grands mots! l'impossible! si on
avait le droit de choisir, on choisirait le métier le
moins fatigant...

LA MÈRE
railleuse, regardant sa fille
C'est vrai, tout le monde voudrait être artiste!

LE PÈRE
riant
Et on ne trouverait plus personne pour faire les
gros ouvrages!
bonhomme
Y a longtemps que j'en ai pris mon parti!...
Quand on n'a pas de rentes, il faut se contenter
d'en gagner pour les autres...
avec amertume
chacun son lot dans la belle vie!

LA MÈRE
Tu es bien résigné aujourd'hui: les rentes ne
seraient pas à dédaigner.

LE PÈRE
Ceux qui en ont sont-ils plus heureux? Le
bonheur, vois-tu, c'est d'être comme nous
sommes, nous aimant bien! nous portant bien! Ce
bonheur-là, nul ne peut nous le prendre.
La mère se lève et dessert.
à Louise, tendrement

Le bonheur, c'est le foyer où l'on se repose... où
on oublie, près de ceux qu'on aime, les
malechances de la vie!...
Il attire sa fille à lui et l'embrasse. Louise le
contemple avec amour.
avec rancune

Ceux qui ont des rentes aujourd'hui n'en auront
peut-être plus demain...
Il se lève. Il esquisse un geste de menace.
débordant de gaieté

Nous, toujours, nous serons heureux!

Rayonnant, il embrasse sa fille, saisit par la
taille la mère qui revient de la cuisine et lui faire
faire quelques tours de valse lourde. La mère se
dégage.


LA MÈRE
riant
Assez! Vas-tu finir! grand fou!

LE PÈRE
riant
Ah! ah! ah! ah! ah! je suis heureux!

Il cherche sa pipe, la bourre, s'assied près du
feu et prend un tison, puis il tire béatement de
nombreuses bouffées.


LA MÈRE
à Louise, durement
Vas-tu me laisser faire toute la besogne! Allons,
remue-toi!

La mère débarasse la table, prépare la lampe
et l'allume. Louise essuie la table; elle aperçoit la
lettre de Julien que le père avait posée près de
son assiette; elle y met un baiser furtif, puis
s'avance vers son père et la lui donne.


LE PÈRE
à Louise
Ah! merci...

Il regarde malignement sa fille. Louise
s'éloigne et va à la cuisine porter la desserte. La
mère apporte une lampe allumée qu'elle pose sur
la table. Le père, assis près du feu, relit la lettre.
Louise l'épie de la cuisine; elle voit avec crainte
sa mère s'approcher de lui.


LA MÈRE
au père
Une lettre?

LE PÈRE
simplement
Oui, une lettre du voisin...

LA MÈRE
Une autre lettre?

LE PÈRE
Il renouvelle sa demande...

LA MÈRE
Quel toupet! après ce qui s'est passé...

LE PÈRE
Que veux-tu dire?

LA MÈRE
embarrassée
Après... notre premier refus...

LE PÈRE
avec bienveillance
Mon Dieu! sa lettre est gentille...
il montre Louise qui s'avance, très émue
Il semble l'aimer, il n'est pas détesté de Louise...

Louise se jette dans les bras de son père

LA MÈRE
dont la colère éclate
C'est trop fort! il en a de l'aplomb!

LE PÈRE
à la mère
Allons! allons! ce n'est pas la peine de se mettre
en colère... tu tournes tout au tragique! il serait
plus facile de prendre de nouveaux
renseignements... savoir s'il est devenu plus
sérieux...
plus grave
Nous ne sommes pas forcés de lui donner Louise
dès demain et il ne va pas nous l'enlever, je
suppose?...
La mère réfrène une forte envie de raconter
au père les incidents de la journée. Louise
tremble qu'elle ne parle.

Si les renseignements ne suffisent pas, eh bien!
on l'invitera; lorsque je l'aurai vu, je...

LA MÈRE
interrompant, outrée
Lui! ici! par exemple! s'il entre ici, moi, j'en
sortirai!

LE PÈRE
conciliant
Allons! allons!

LA MÈRE
Tu voudrais m'obliger à recevoir ici ce vaurien qui
me rit au nez quand il me rencontre?

LE PÈRE
Des gamineries...

LA MÈRE
Ce chenapan! ce débauché! ce bohème! ce pilier
de cabaret dont l'existence est le scandale du
quartier?_et je ne dis pas tout!... car j'en sais sur
son compte,
d'une voix sifflante
des infamies!

LOUISE
perdant la téte
Ce n'est pas vrai!

La mère lui donne une giffle. Le père
s'interpose, très ennuyé. Il éloigne la mère.
Louise tombe accablée sur une chaise, et
pleure...
Dans la cuisine, la mère remue ses
casseroles avec violence.
Le père revient vers sa fille et son visage exprime
l'amour et la pitié.


LE PÈRE
s'asseyant près de Louise
O mon enfant, ma Louise, tu sais combien nous
t'aimons!
Si nous sommes prudents vis-à-vis de ceux qui te
remarquent, c'est qu'arrivés au bout du chemin
que tu vas gravir, nous en connaissons toutes les
misères!
il s'assied près de sa fille
À ton âge, on voit tout beau, tout rose!... prendre
un mari, c'est choisir une poupée
geste étonné de Louise; souriant
oui, une poupée! Malheureusement, ces poupées-
là, ma fille, vous font parfois pleurer bien des
larmes!

LOUISE
lève des yeux en pleurs, et tristement, mais
intéressée:

Oui, quand elles sont méchantes... mais, en la
choisissant bonne, gentille, aimante...

La mère est allée en bougonnant dans la
cuisine, a allumé une bougie et s'est mise à
repasser.


LE PÈRE
Comment veux-tu la choisir, petite fille?

LOUISE
avec élan
Avec mon coeur!

LE PÈRE
C'est un bien mauvais juge...

LOUISE
Pourquoi donc?

LE PÈRE
Qui dit amoureux, toujours dit: aveugle...

LA MÈRE
à part
S'il veut discuter avec elle, il n'a pas fini!..

Louise semble chercher une réponse. La mère
pose son fer sur la table très fort et regarde dans
la chambre.


LOUISE
plus hardiment
Mais avant d'aimer, avant d'être "aveugle", ne
peut-on découvrir les défauts de celui qu'on
aimera?..

LE PÈRE
Peut-être, s'il ne vous manquait une chose...

LOUISE
Laquelle?

LE PÈRE
L'expérience!

LOUISE
moqueuse
Alors ceux qui se marient deux fois sont plus
heureux la seconde?

LE PÈRE
sérieux
Ne plaisante pas, Louise! s'il est difficile de
déchiffrer les coeurs, on peut toujours lire dans le
passé de celui qu'on aime, et par là pressentir
l'avenir.
La mère approuve en posant de nouveau son
fer très fort sur la table.

Par exemple, pour ce jeune homme, les
renseignements furent détestables!
la mère hoche la tête
Tu faillis toi-même en convenir.
la mère ponctue chaque mot d'un violent coup
de fer

Paresseux, débauché, sans ressources, sans
métier, après tout, c'était un triste choix pour une
fille comme toi. Aujourd'hui, il renouvelle sa
demande: a-t-il changé?
Louise fait un signe affirmatif
Je l'ignore... Qu'il soit digne de toi, c'est le désir
de ton père.

La mère qui s'impatiente chante un motif du
récit de Julien qu'elle a surpris tout à l'heure.


LA MÈRE
la la la la la la la la

LE PÈRE
Crois-tu qu'il t'aime?

LA MÈRE
la la la la la la la la

LOUISE
Oui!

LE PÈRE
Et toi, crois-tu l'aimer?

Louise se cache la tête sur la poitrine de son
père.


LA MÈRE
à mi-voix
«C'était mon adorée…»

Louise relève la tête, anxieuse

LE PÈRE
Il ne t'a jamais parlé?

LOUISE
avec effort
Non!

Le père la regarde un peu méfiant.

LA MÈRE
à part, continuant d'imiter Julien
«Nous ne pouvions pas nous parler!... nous ne
pouvions pas nous r'garder!... nos coeurs
bondissaient!.. l'ombre frémissait!.. et tout le
monde dormait!…»

Louise très troublée se détourne; le père lui
prend les mains et la regarde dans les yeux.


LE PÈRE
Louise! si je repousse sa demande, me promets-
tu de l'oublier?
Louise hésite, mais la mère, portant du linge,
traverse la chambre, s'arrête menaçante devant
elle et va dans la chambre voisine.

Promets-tu d'obéir, en fille sage, à notre volonté?
s'animant
Ah! si tu devais un jour renier ma tendresse,
sache bien que, privé de toi, je ne pourrais
vivre... O mon enfant, ma Louise!...

LOUISE
émue
Père, toujours je vous aimerai!

Le père la presse sur son coeur, elle éclate en
sanglots. Au loin la mère continue à chanter.


LA MÈRE
dans la chambre voisine
la la la la la la la la la la la la la la

LE PÈRE
relève Louise, souriant de pitié
Allons, enfant, sèche tes belles mirettes...
Ce gros chagrin passera... et plus tard tu nous
remercieras de t'avoir préservée du malheur...
Allons! allons! petite folle!
il prend un journal sur l'armoire; enjoué
Tiens, lis-moi le journal, ça te distraira et ça
ménagera mes pauvres yeux... veux-tu?

La mère rentre et s'assied près de la table,
reprisant du linge.


LOUISE
avec effort
Oui...

À la pendule dix heures sonnent. Louise prend
le journal, va s'asseoir près de la lampe et
commence sa lecture d'une voix étranglée de
sanglots; le père la regarde avec une pitié
souriante.


LOUISE
lisant
«La saison printanière est des plus brillantes,
Paris tout en fête…»
elle sanglote
Paris!..

Le rideau tombe subitement lentement
pendant les dernier mots de Louise.


Bitte lesen und beachten Sie die Copyright-Bestimmungen, bevor Sie eine Datei herunterladen!

Klavierauszug

download