| Libretto: Roméo et Juliette |
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Personnages:
ROMÉO (ténor) JULIETTE (soprano) FRÈRE LAURENT (basse) MERCUTIO (baryton) STÉPHANO (soprano) LE COMTE CAPULET (basse) GERTRUDE (mezzo-soprano) TYBALT (ténor) LE COMTE PÂRIS (baryton) GRÉGORIO (baryton) BENVOLIO (ténor) LE DUC DE VÉRONE (basse) FRÈRE JEAN Ouverture PROLOGUE CHŒUR Vérone vit jadis deux familles rivales, Les Montaigus, les Capulets, De leurs guerres sans fin, à toutes deux fatales, Ensanglanter le seuil de ses palais. Comme un rayon vermeil brille en un ciel d'orage, Juliette parut, et Roméo l'aima! Et tous deux, oubliant le nom qui les outrage, Un même amour les enflamma! Sort funeste! aveugles colères! Ces malheureux amants payèrent de leurs jours La fin des heines séculaires Qui virent naître leurs amours! PREMIER ACTE Le bal des Capulets Une galerie splendidement illuminée, chez les Capulets. Seigneurs et dames en dominos et masqués. N° 1 - Introduction CHŒUR L'heure s'envole Joyeuse et folle, Au passage il faut la saisir, Cueillons les roses Pour nous écloses Dans la joie et dans le plaisir. Chœur fantasque Des amours Sous le masque De velours, Ton empire Nous attire D'un sorire, D'un regard! Et complice Le cœur glisse Au caprice Du hasard! Nuit d'ivresse! Folle nuit! L'on nous presse, L'on nous suit! Le moins tendre Va se rendre Et se prendre Dans nos rêts! De la belle Qui l'appelle, Tout révèle Les attraits! L'heure s'envole, etc. (Tybalt et Pâris entrent en scène, leur masque à la main.) TYBALT Eh! bien? cher Pâris! que vous semble De la fête des Capulets? PÂRIS Richesse et beauté tout ensemble Sont les hôtes de ce palais! TYBALT Vous n'en voyez pas la merveille, Le trésor unique et sans prix, Qu'on destine à l'heureux Pâris. PÂRIS Si mon cœur encore sommeille, Le moment est proche où l'amour Viendra l'éveiller à son tour. TYBALT souriant Il s'éveillera, il s'éveillera, je l'espère! Regardez! regardez! la voici conduite par son père. Capulet entre en scène conduisant Juliette par la main. À son aspect tout le monde démasque. CAPULET Soyez la bienvenue, amis, dans ma maison! À cette fête de la famille, La joie est de saison! Pareil jour vit naître ma fille! Mon cœur bat de plaisir encore en y songeant! Mais excusez ma tendresse indiscrète présentant Juliette Voici ma Juliette! Accueillez-la d'un regard indulgent. CHŒUR Ah! qu'elle est belle! On dirait une fleur nouvelle Qui s'épanouit au matin. Ah! quelle est belle! Elle semble porter en elle Toutes les faveurs du destin. Ah! qu'elle est belle! On entend le prélude d'un air de danse. JULIETTE Écoutez! écoutez! C'est le son des instruments joyeux Qui nous appelle et nous convie! Ah! Tout un monde enchanté semle naître à mes yeux! Tout me fête et m'enivre! Et mon âme ravie S'élance dans la vie Comme l'oiseau s'envole aux cieux! CAPULET Allons! jeunes gens! Allons! belles dames! Aux plus diligents Ces yeux pleins de flammes! Nargue! nargue des censeurs, Qui grondent sans cesse! Fêtez la jeunesse, Et place aux danseurs! Qui reste à sa place Et ne danse pas, De quelque disgrâce Fait l'aveu tout bas! Ô, regret extrême! Quand j'étais moins vieux, Je guidais moi même Vos ébats joyeux! Les douces paroles Ne me coûtaient rien! Que d'aveux frivoles Dont je me souviens! Ô folles années Qu'emporte le temps! Ô fleurs du printemps À jadis fanées! Allons! jeunes gens, etc. CHŒUR Nargue! nargue des censeurs, Qui grondent sans cesse! Fêtons la jeunesse, Et place aux danseurs! Tout le monde s'éloigne et circule dans les galeries voisines. Juliette sort au bras de Pâris, Capulet et Tybalt les suivant en causant. Roméo et Mercutio paraissent avec leurs amis. MERCUTIO Enfin la place est libre, amis! Pour un instant qu'il soit permis d'ôter son masque. ROMÉO Non, non, vous l'avez promis! Soyons prudents! ici nul ne doit nous connaître! Quittons cette maison sans en braver le maître. MERCUTIO Bah! si les Capulets sont gens à se fâcher, C'est lâcheté de nous cacher, frappant sur son épée Car nous avons tous là de quoi leur tenir tête! MERCUTIO ET CHŒUR Car nous avons tous là de quoi leur tenir tête! ROMÉO Mieux eût valu, ne pas nous mêler à la fête! MERCUTIO Pourquoi? ROMÉO mystérieusement J'ai fait un rêve! MERCUTIO avec un frayeur comique Ô présage alarmant! La reine Mab t'a visité! ROMÉO étonné Comment? N° 2 - Ballade de la Reine Mab MERCUTIO Mab, la reine des mensonges, Préside aux songes. Plus légère que le vent Décevant, À travers l'espace, À travers la nuit, Elle passe, Elle fuit! Son char, que l'atôme rapide Entraîne dans l'éther limpide, Fut fait d'une noisette vide Parver de terre, le charon! Les harnais, subtile dentelle, Ont été découpés dans l'aile De quelque verte sauterelle Par son cocher, le moucheron! Un os de grillon sert de manche À son fouet, dont la mèche blanche Est prise au rayon qui s'épanche De Phœbé rassemblant sa cour. Chaque nuit, dans cet équipage, Mab visite, sur son passage, L'époux qui rêve de veuvage Et l'amant qui rêve d'amour! À son approche, la coquette Rêve d'atours et de toilette, Le courtisan fait la courbette, Le poète rime ses vers! À l'avare en son gîte sombre, Elle ouvre des trésors sans nombre, Et la liberté rit dans l'ombre Au prisonnier chargé de fers. Le soldat rêve d'embuscades, De batailles et d'estocades, Elle lui verse les rasades Dont ses lauriers sont arrosés. Et toi, qu'un soupir effarouche, Quand tu reposes sur ta couche, Ô vierge! elle effleure ta bouche Et te fait rêver de baisers! Mab, la reine des mensonges, etc. N° 2bis - Récitatif et scène ROMÉO Eh! bien! que l'avertissement Me vienne de Mab ou d'un autre, Sous ce toit qui n'est point le nôtre Je me sens attristé d'un noir pressentiment! MERCUTIO en badinant Ta tristesse, je le devine, Est de ne point trouver ici ta Rosaline; Cent autres dans le bal te feront obulier Ton fol amour d'écoulier! Viens! ROMÉO regarde au dehors Ah! voyez! MERCUTIO Qu'est-ce donc? ROMÉO Cette beauté céleste Qui semble un rayon dans la nuit! MERCUTIO Le porterespect qui la suit Est d'une beauté plus modeste! ROMÉO avec passion Ô trésor digne des cieux! Quelle clarté soudaine a dessillé mes yeux! Je ne connaissais pas la beauté véritable! Ai-je aimé jusqu'ici? ai-je aimé? MERCUTIO en riant, à Benvolio et aux autres jeunes gens Bon! voilà Rosaline au diable! Et nous avons prévu ceci! AMIS DE ROMÉO Nous avons prévu ceci! MERCUTIO On la congédie Sans plus de souci, Et la comédie Se termine ainsi! Mercutio entraîne Roméo, en moment où paraît Juliette suivie de Gertrude. JULIETTE Voyons, nourice, on m'attend, parle vite! GERTRUDE Respirez un moment! avec malice Est-ce moi qu'on évite, Ou le comte Pâris que l'on cherche? JULIETTE négligemment Pâris? GERTRUDE Vous aurez là, dit-on, la perle des maris. JULIETTE riant Ah! ah! Je songe bien vraiment au mariage! GERTRUDE Par ma vertu! j'étais mariée à votre âge! JULIETTE Non! non! je ne veux pas t'écouter plus longtemps! Laisse mon âme à son printemps! N° 3 - Ariette JULIETTE Ah! Je veux vivre Dans ce rêve qui m'enivre; Ce jour encore, Douce flamme, Je te garde dans mon âme Comme un trésor! Cette ivresse De jeunesse Ne dure, hélas! qu'un jour! Puis vient l'heure Où l'on pleure, Le cœur cède à l'amour, Et le bonheur fuit sans retour. Je veux vivre, etc Loin de l'hiver morose Laisse-moi sommeiller Et respirer la rose Avant de l'effeuiller. Ah! Douce flamme, Reste dans mon âme Comme un doux trésor Longtemps encore! N° 3bis - Récitatif Gregorio paraît au fond et se remontre avec Roméo. ROMÉO à Gregorio, en lui montrant Juliette Le nom de cette belle enfant? GRÉGORIO Vous l'ignorez? C'est Gertrude. GERTRUDE se retournant Plaît-il? GRÉGORIO à Gertrude Très gracieuse dame! Pour les soins du souper Je crois qu'on vous réclame. GERTRUDE avec impatience C'est bien! me voici! JULIETTE Va! Gertrude sort avec Grégorio. Roméo arrête Juliette au moment où elle va sortir. ROMÉO De grâce, demeurez! N° 4 - Madrigal à deux voix ROMÉO Ange adorable, Ma main coupable Profane, en l'osant toucher, La main divine Dont j'imagine Que nul n'a droit d'approcher! Voilà, je pense, La pénitence Qu'il convient de m'imposer, C'est que j'efface L'indigne trace De ma main par un baiser! JULIETTE Calmez vos craintes! À ces étreintes Du pélérin prosterné Les saintes même, Pourvu qu'il aime, Ont d'avance pardonné. Elle retire sa main. Mais à sa bouche La main qu'il touche Prudement doit refuser Cette caresse Enchanteresse Qu'il implore en un baiser! ROMÉO Les saintes ont pourtant une bouche vermeille JULIETTE Pour prier seulement! ROMÉO N'entendent-elles pas la voix, qui leur conseille Un arrêt plus clément? JULIETTE Aux prières d'amour leur cœur reste insensible, Même en les exauçant! ROMÉO Exaucez donc mes vœux et gardez impassible Votre front rougissant! Il baise la main de Juliette. JULIETTE souriant Ah! je n'ai pu m'en défendre! J'ai pris le péché pour moi! ROMÉO Pour apaiser votre émoi! Vous plaît-il de me le rendre? JULIETTE Non! je l'ai pris! laissez-moi! ROMÉO Vous l'avez pris, rendez-le-moi! N° 5 - Finale ROMÉO Quelqu'un! Il remet son masque. JULIETTE C'est mon cousin Tybalt! ROMÉO Eh! quoi! vous êtes! JULIETTE La fille du seigneur Capulet! ROMÉO à part Dieu! TYBALT s'avançant Pardon! Cousine, nos amis déserteront nos fêtes Si vous fuyez ainsi leurs regards! Venez donc! venez donc! doucement Quel est ce beau galant qui s'est masqué si vite En me voyant venir? JULIETTE Je ne sais! TYBALT avec défiance On dirait qu'il m'évite! ROMÉO Dieu vous garde, seigneur! Il sort. TYBALT Ah! je le reconnais à sa voix, à ma haine! C'est lui! c'est Roméo! JULIETTE avec effroi Roméo! TYBALT Sur l'honneur! Je punirai le traître et sa mort est certaine! Il sort. JULIETTE avec horreur C'était Roméo! absorbé et le regard fixe Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître! La haine est le berceau de cet amour fatal! C'en est fait! si je ne puis être à lui, Que le cercueil soit mon lit nuptial! Elle s'éloigne lentement: les invités reparaissent. Tybalt entre d'un côté avec Pâris. Roméo, Mercutio, Benvolio et leurs amis masqués entrent de l'autre. TYBALT apercevant Roméo Le voici! le voici! PÂRIS abordant Tybalt Qu'est-ce donc? TYBALT lui montrant Roméo Roméo! PÂRIS Roméo! Tybalt va pour s'élancer vers le groupe; Capulet, d'un geste impérieux, lui impose silence. ROMÉO à part Mon nom même Est un crime à ses yeux! Ô douleur! ô douleur! Capulet est son père et je l'aime! MERCUTIO à Roméo Voyez! voyez de quel air furieux Tybalt nous regarde! Un orage est dans l'air . . . TYBALT Je tremble de rage! CAPULET à ses invités Quoi! partez-vous déjà? demeurez un instant! Un souper joyeux vous attend! TYBALT Patience! patience! De cette mortelle offense Roméo, j'en fais serment, Suvira le châtiment! MERCUTIO On nous observe, silence! Il faut user de prudence! N'attendons pas follement Un funeste évènnement. CAPULET à ses invités Que la fête recommence! Que l'on boive et que l'on danse! Autrefois, j'en fais serment, Nous dansions plus vaillament! CHŒUR Que la fête recommence! Que l'on boive et que l'on danse! Le plaisir n'a qu'un moment! Terminons la nuit gaîment! TYBALT Il nous échappe! qui veut le suivre? Je le frappe de mon gant au visage! CAPULET Et moi, je ne veux pas d'esclandre! tu m'entends? Laisse en paix ce jeune homme! Il me plaît d'ignorer de quel nom il se nomme! Je te défends de faire un pas! Allons! jeunes gens! Allons! belles dames! Aux plus diligents Ces yeux pleins de flammes! Nargue! nargue des censeurs, Qui grondent sans cesse! Fêtons la jeunesse, Et place aux danseurs! CHŒUR Nargue! nargue des buveurs, Qui craignent l'ivresse! Fêtons la jeunesse, Et place aux danseurs! Mercutio entraîne Roméo; ils sont suivis de Benvolio et de leurs amis. DEUXIÈME ACTE Le jardin de Juliette Un jardin. À gauche le pavillon habité par Juliette. Au premier étage, une fenêtre avec un balcon. Au fond, une balustrade dominant d'autres jardins. N°6 - Entr'acte et Chœur Stéphano, appuyé contre la balustrade du font, tient une échelle de corde et aide Roméo à escalader la balustrade; puis il se retire en emportant l'échelle. ROMÉO seul O nuit! sous tes ailes obscures Abrite-moi! MERCUTIO appelant du dehors Roméo! Roméo! ROMÉO C'est la voix de Mercutio! Celui-là se rit des blessures Qui n'en reçut jamais! MERCUTIO, BENVOLIO ET LEURS AMIS Mystérieux et sombre, Roméo ne nous entend pas! L'amour se plaît dans l'ombre, Puisse l'amour guider ses pas! Les voix s'éloignent. N° 7 - Cavatine ROMÉO L'amour! L'amour! Oui, son ardeur a troublé tout mon être! La fenêtre de Juliette s'éclaire. Mais quelle soudaine clarté Resplendit à cette fenêtre! C'est là que dans la nuit rayonne sa beauté! Ah! lève-toi, soleil! fais pâlir les étoiles, Qui, dans l'azur sans voiles, Brillent aux firmament. Ah! lève-toi! parais! parais! Astre pur et charmant! Elle rêve! elle dénoue Une boucle de cheveux Qui vient caresse sa joue! Amour! Amour! porte-lui mes vœux! Elle parle! Qu'elle est belle! Ah! je n'ai rien entendu! Mais ses yeux parlent pour elle, Et mon cœur a répondu! Ah! lève-toi, soleil!, etc N° 8 - Scène et Chœurs La fenêtre s'ouvre. Juliette paraît sur le balcon et s'appuie d'un air mélancolique. JULIETTE Hélas! moi, le haïr! haine aveugle et barbare! O Roméo! pourquoi ce nom est-il le tien? Abjure-le, ce nom fatal qui nous sépare, Ou j'abjure le mien. ROMÉO s'avançant Est-il vrai? l'as-tu dit? ah! dispèle le doute D'un cœur trop heureux. JULIETTE Qui m'écoute Et surprend mes secrets dans l'ombre de la nuit? ROMÉO Je n'ose en me nommant, te dire qui je suis! JULIETTE N'es-tu pas Roméo? ROMÉO Non! je ne veux plus l'être Si ce nom détesté me sépare de toi! Pour t'aimer, laisse-moi renaître Dans un autre que moi! JULIETTE Ah! tu sais que la nuit te cache mon visage! Tu le sais! si tes yeux en voyaient la rougeur! Elle te rendrait témoignage De la pureté de mon cœur! Adieu les vains détours! m'aimes-tu? je devine Ce que tu répondras: ne fais pas de serments! Phœbé de ses rayons inconstants, J'imagine, Éclaire le parjure et se rit des amants! Cher Roméo! dis-moi loyalement: je t'aime! Et je te crois! et mon honneur se fie au tien, O mon seigneur! comme tu peux te fier à moi même! N'accuse pas mon cœur, dont tu sais le secret, D'être léger pour n'avoir pu se taire Mais accuse la nuit, dont la voile indiscret A trahi le mystère. ROMÉO avec feu Devant Dieu qui m'entend, je t'engage ma foi! JULIETTE Écoute! on vient! silence! éloigne-toi! Grégoire et les valets entrent, des lanternes sourdes à la main. GRÉGORIO ET LES VALETS Personne! personne! Le page aura fui! Au diable on le donne, Le diable est pour lui! Le fourbe, le traître, Attendait son maître! Le destin jaloux L'arrache à nos coups! Et demain, peut-être, Il rira de nous! Le fourbe, le traître! Personne! personne! etc GERTRUDE entrant en scène De qui parlez-vous donc? GRÉGORIO D'un page Des Montaigus! Maître et valet En passant notre seuil ont osé faire outrage Au seigneur Capulet! GERTRUDE Vous moquez-vous? GRÉGORIO Non! sur ma tête! Un des Montaigus s'est permis De venir avec ses amis À notre fenêtre! GERTRUDE Un Montaigu! GRÉGORIO Un Montaigu! CHŒUR avec malice Est-ce pour les beaux jeux que le traître est venu? GERTRUDE Qu'il vienne encore! et sur ma vie, Je vous le ferai marcher droit, si droit Qu'il n'aura pas envie de recommencer! GRÉGORIO On vous croit! CHŒUR riant Pour cela, nourrice, on vous croit! Bonne nuit, charmante nourrice, Joignez le grâce à vos vertus! Que le ciel vous bénisse Et confonde les Montaigus! Grégorio et les valets s'éloignent. GERTRUDE Béni soit le bâton qui tôt ou tard me venge De ces coquins! JULIETTE paraissant sur le seuil du pavillon C'est toi, Gertrude? GERTRUDE Oui, mon bel ange! À cette heure comment ne reposez-vous pas? JULIETTE Je t'attendais! GERTRUDE Rentrons! JULIETTE Ne gronde pas! Elle jette un regard autour d'elle et rentre dans le pavillon suivie de Gertrude. Roméo reparaît. N° 9 - Duo ROMÉO Ô nuit divine! je t'implore, laissez mon cœur à ce rêve enchanté! Je crois de m'éveiller et n'ose croire encore à sa réalit& eacute;! JULIETTE reparaissant sur le seuil du pavillon à demi-voix Roméo! ROMÉO se retournant Douce amie! JULIETTE l'arrêtant du geste et toujours sur le seuil Un seul mot puis adieu! Quelqu'un ira demain te trouver: solennellement sur ton âme! Si tu me veux pour femme, Fais-moi dire quel jour, à quelle heure, en ce lieu, Sous le regard de Dieu notre union sera bénie! Alors, ô mon seigneur! sois mon unique loi; Je te livre ma vie entière, Et je renie Tout ce qui n'est pas toi! Mais! si ta tendresse Ne veut de moi que de folles amours, Ah! je t'en conjure alors, par cette heure d'ivresse, Ne me revois plus, Et me laisse à la douleur qui remplira mes jours! ROMÉO à genoux devant Juliette Ah! je te l'ai dit, je t'adore! Dissipe ma nuit! sois l'aurore Où va mon cœur, où vont mes yeux! Dispose en reine, dispose de ma vie, Verse à mon âme assouvie Toute la lumière des cieux! GERTRUDE au dehors Juliette! JULIETTE On m'appelle! ROMÉO se relevant et saisissant la main de Juliette Ah déjà! JULIETTE Pars! je tremble! Que l'on nous voie ensemble! GERTRUDE Juliette! JULIETTE Je viens! ROMÉO Écoute-moi! … JULIETTE Plus bas! … ROMÉO attirant Juliette à lui et l'amenant en scène … non, non, on ne t'appelle pas! JULIETTE … plus bas, parle plus bas! ROMÉO Ah! ne fuis pas encore! Laisse, laisse ma main s'oublier dans ta main! JULIETTE Ah! l'on peut nous surprendre! Laisse, laisse ma main s'échapper de ta main! Adieu! … ROMÉO Adieu! … JULIETTE … adieu! … ROMÉO ET JULIETTE … adieu! De cet adieu si douce est la tristesse, Que je voudrais te dire adieu jusqu'à demain! JULIETTE Maintenant, je t'en supplie, pars! ROMÉO Ah! cruelle! ah! cruelle! JULIETTE Pourquoi te rappellais-je? ô folie! À peine es-tu près de moi, que soudain mon cœur l'oublie! Je te voudrais parti! pas trop loin cependant Comme un oiseau captif que la main d'un enfant Tient enchaîné d'un fil de soie, À peine vole-t-il, dans l'espace emporté, Que l'enfant le ramène avec des cris de joie, Tant son amour jaloux lui plaint la liberté! ROMÉO Ah! ne fuis pas encore! JULIETTE Hélas! il le faut! ROMÉO ET JULIETTE Adieu! adieu! De cet adieu si douce, etc. JULIETTE Adieu mille fois! Elle échappe des bras de Roméo et rentre dans le pavillon. ROMÉO seul Va! repose en paix! sommeille! Qu'un sourire d'enfant sur ta bouche vermeille Doucement vienne se poser! Et murmurant encor: je t'aime! à ton oreille Que la brise des nuits te porte en ce baiser! Il s'éloigne. TROISIÈME ACTE PREMIER TABLEAU La cellule de Frère Laurent N° 10 - Entr'acte et Scène ROMÉO Mon père! Dieu vous garde! FRÈRE LAURENT Eh! quoi! le jour à peine Se lève, et le sommeil te fuit? Quel transport vers moi te conduit? Quel amoureux souci t'amène? ROMÉO Vous l'avez diviné, mon père, c'est l'amour! FRÈRE LAURENT L'amour! encor l'indegne Rosaline. ROMÉO Quel nom prononcez-vous? je ne le connais pas! L'œil des élus, s'ouvrant à la clarté divine, Se souvient-il encor des ombres d'ici bas? Aime-t'on Rosaline, ayant vu Juliette? FRÈRE LAURENT Quoi? Juliette Capulet? ROMÉO La voici! Juliette paraît suivie de Gertrude. JULIETTE s'élançant dans les bras de Roméo Roméo! ROMÉO Mon âme t'appelat! Je te vois! ma bouche est muette! JULIETTE à Frère Laurent Mon père, Voici mon époux! Vous connaissez ce cœur que je lui donne! À son amour je m'abandonne; Devant le ciel unissez-nous! FRÈRE LAURENT Oui! dussé-je affronter une aveugle colère, Je vous prêterai mon secours; Puisse de vos maisons la haine séculaire S'éteindre en vos jeunes amours! ROMÉO à Gertrude Toi, veille au dehors! Gertrude sort. FRÈRE LAURENT Témoin de vos promesses, Gardien de vos tendresses Que le Seigneur soit avec vous! À genoux! gravement À genoux! N° 11 - Trio et Quatuor FRÈRE LAURENT Dieu, qui fis l'homme à ton image, Et de sa chair et de son sang créa la femme, Et, l'unissant à l'homme par le mariage Consacras du haut de Sion Leur inséperable union: Regarde d'un œil favorable Ta créature misérable Qui se prosterne devant toi! ROMÉO ET JULIETTE Seigneur! nous promettons d'obéir à ta loi. FRÈRE LAURENT Entends ma prière fervente! Fais que le joug de ta servante Soit un joug d'amour et de paix! Que la vertue soit sa richesse, Que pour soutenir sa faiblesse Elle arme son cœur du devoir! ROMÉO ET JULIETTE Seigneur, sois mon appui, sois mon espoir! FRÈRE LAURENT Que la vieillesse heureuse voie Leurs enfants marchent dans ta voie, Et les enfants de leurs enfants! ROMÉO ET JULIETTE Seigneur! du noir péché c'est toi qui nous défends! FRÈRE LAURENT Que ce couple chaste et fidèle, Uni dans la vie éternelle, Parvienne au royaume des cieux! ROMÉO ET JULIETTE Seigneur! sur notre amour daigne abaisser les yeux! FRÈRE LAURENT à Roméo Roméo! tu choisis Juliette pour femme? ROMÉO Oui, mon père! FRÈRE LAURENT à Juliette Tu prends Roméo pour époux? JULIETTE Oui, mon père! Ils échangent leurs anneaux. FRÈRE LAURENT mettant la main de Juliette dans celle de Roméo Devant Dieu, qui lit dans votre âme, Je vous unis! Relevez-vous! Ils se relèvent. Gertrude entre en scène. JULIETTE, GERTRUDE, ROMÉO, FRÈRE LAURENT Ô pur bonheur! Ô joie immense! Le ciel même a reçu nos serments amoureux! Dieu de bonté! Dieu de clémence! Sois béni par deux cœurs heureux! Roméo et Juliette se séparent. Juliette sort avec Gertrude. Roméo sort avec Frère Laurent. DEUXIÈME TABLEAU Une rue. À gauche la maison des Capulets. N° 12 - Chanson STÉPHANO seul Depuis hier je cherche en vain mon maître! regardant le balcon de la maison de Capulet Est-il encore chez vous, Messeigneurs Capulets? arrogant Voyons un peu si vos dignes valets À ma voix ce matin oseront reparaître! Il fait mine de pincer de la guitare sur son épée. Que fais-tu, blanche tourterelle, Dans ce nid de vautours? Quelque jour, déployant ton aile, Tu suivras les amours! Aux vautours, il faut la bataille, Pour frapper d'estoc et de taille, Leurs becs sont aiguisés! Laisse là ces oiseaux de proie, Tourterelle qui fais ta joie Des amoureux baisers! Gardez bien la belle! Qui vivrà vedrà! Votre tourterelle! Vous échappera! Un ramier, loin du vert bocage, Par l'amour attiré, À l'entour de ce nid sauvage A, je crois, soupiré! Les vautours sont à la curée, Leurs chansons qui fuit Cythère Résonnent à grand bruit! Cependant, en leur douce ivresse Nos amants content leur tendresse Aux astres de la nuit! Gardez bien la belle, etc. N° 13 - Finale STÉPHANO Ah! ah! voici nos gens! GRÉGORIO Qui diable à notre porte S'en vient roucouler de la sorte? STÉPHANO à part, en riant La chanson leur déplaît! GRÉGORIO aux autres valets Eh! parbleu! n'est-ce point Celui que nous chassons hier la dague au poing? CHŒUR C'est lui-même! l'audace est forte! STÉPHANO Gardez bien la belle, etc. GRÉGORIO Est-ce pour nous narguer, mon jeune camarade, Que vous nous régalez de cetter sérénade? STÉPHANO J'aime la musique! GRÉGORIO C'est clair, c'est clair, On t'aura sur le dos, en pareille équipée, Cassé ta guitare, mon cher! STÉPHANO Pour guitare, j'ai mon épée, Et j'en sais jouer plus d'un air! GRÉGORIO Ah! pardieu! pour cette musique On peut te donne la réplique! STÉPHANO dégainant Viens donc en prendre une leçon! GRÉGORIO dégainant En garde! CHŒUR riant Écoutons leur chanson. Quelle rage! Vertudieu! Bon courage Et franc jeu! Voyez comme cet enfant Contre un homme se défend! Fine lame, Sur mon âme! Il se bat En soldat! Mercutio et Benvolio entrent en scène. MERCUTIO indigné Attaquer un enfant! morbleu! C'est une honte digne des Capulets! Il tire l'épée et se jette entre les combattants. Tels maîtres, tels valets! Tybalt, suivi de Pâris et de quelques amis, entre en scène et relève l'injure. TYBALT insolent Vous avez la parole prompte, monsieur! MERCUTIO Moins prompte que le bras! TYBALT C'est ce qu'il faudrait voir! MERCUTIO C'est ce que tu verras! Mercutio et Tybalt croisent le fer; au même instant Roméo accourt et se précipite entre eux. ROMÉO Arrêtez!!! MERCUTIO Roméo! TYBALT avec vengence Roméo!!! son démon me l'amène! à Mercutio, avec une politesse ironique Permettez que sur vous je lui donne le pas! à Roméo, avec hauteur Allons! vil Montaigu! flamberge au vent dégaîne! Toi qui nous insultas jusqu'en notre maison, C'est toi qui vas porter la peine De cette indigne trahison! Toi dont la bouche maudite À Juliette interdite Osa, je le crois, parler tout bas, avec mépris Écoute le seul mot que m'inspire ma haine! Tu n'es qu'un lâche! Roméo porte vivement la main à son épée. Après un moment d'hésitation il la renforce dans le fourreau. ROMÉO contenu et digne Allons! tu ne me connais pas, Tybalt, Et ton insulte est vaine! J'ai dans le cœur des raisons de t'aimer, Qui malgré moi me viennent désarmer. Je ne suis pas lâche! adieu! Il fait un pas pour s'éloigner. TYBALT Tu crois peut-être Obtenir le pardon de tes offenses? traître! ROMÉO Je ne t'ai jamais offensé, Tybalt; des haines le temps est passé!!! MERCUTIO Tu souffriras ce nom de lâche, Ô Roméo! T'ai-je entendu? Eh bien, donc! si ton bras doit faillir à sa tâche, C'est à moi désormais que l'honneur en est dû! ROMÉO Mercutio! je t'en conjure! MERCUTIO Non! je venge ton injure! Misérable Tybalt! en garde, et défends-toi! TYBALT Je suis à toi! ROMÉO Écoute-moi! MERCUTIO Non, laisse-moi! CHŒUR Bien sur ma foi! En lui j'ai foi! STÉPHANO, BENVOLIO, TÉNORS Capulets! Capulets! race immonde! Frémissez de terreur! Et que l'enfer seconde Sa haine et sa fureur! MERCUTIO Capulets! Capulets! race immonde! Frémissez de terreur! Et que l'enfer seconde Ma haine et ma fureur! ROMÉO Haine! haine en malheurs féconde! Dois-tu toujours par ta fureur Donner au monde un spectacle d'horreur? TYBALT Montaigus! Montaigus! race immonde! Frémissez de terreur! Et que l'enfer seconde Ma haine et ma fureur! PÂRIS, GRÉGORIO, BASSES Montaigus! Montaigus! race immonde! Frémissez de terreur! Et que l'enfer seconde Sa haine et sa fureur! Tybalt et Mercutio croisent le fer. MERCUTIO Ah! blessé! ROMÉO Blessé! MERCUTIO Que le diable soit de vos deux maisons! Pourquoi te jeter entre nous? ROMÉO Ô sort impitoyable! à ses amis Secourez-le! MERCUTIO (chancelant) Soutenez-moi! On emporte Mercutio qui succombe. Roméo, après l'avoir suivi des yeux pendant quelques instants, redescend la scène et, s'abandonnant tout entier à sa rage, il s'écrie: ROMÉO Ah! maintenant remonte au ciel prudence infâme! Et toi, fureur à l'œil de flamme, Sois de mon cœur l'unique loi! tirant son épée Tybalt! Il n'est ici d'autre lâche que toi! Ils croisent le fer. À toi! Tybalt est touché et chancelle; Capulet entre en scène, court à lui et le soutient dans ses bras. On cesse de se battre. CAPULET Grand Dieu! Tybalt! BENVOLIO à Roméo Sa blessure est mortelle! Fuis sans perdre un instant! ROMÉO à part Ah! qu'ai-je fait? moi! fuir, maudit par elle! BENVOLIO C'est la mort qui t'attend! ROMÉO avec désespoir Qu'elle vienne donc, je l'appelle! TYBALT à Capulet d'une voix expirante Un dernier mot! est sur votre âme exaucez-moi! CAPULET solennement Tu seras obéis, je t'en donne ma foi! Une foule de bourgeois a envahi la scène. CHŒUR Qu'est-ce donc? qu'est-ce donc? c'est Tybalt! Il meurt! CAPULET à Tybalt Reviens à toi! ROMÉO, STÉPHANO, BENVOLIO, PÂRIS, GRÉGORIO, CHŒUR Ô jour de deuil! ô jour de larmes! Un aveugle courroux! Ensanglante nos armes! Et le malheur plane sur nous! On entend de fanfares. CHŒUR Le Duc! Le Duc entre en scène suivi de son cortège de gentilshommes et de pages portant des torches. Capulet se tourne vers le Duc. CAPULET Justice! TOUS LES CAPULETS Justice! CAPULET montrant le corps de Tybalt C'est Tybalt, mon neveu, tué par Roméo! ROMÉO Il avait le premier, frappé Mercutio! J'ai vengé mon ami, que mon sort s'accomplisse! TOUS Justice! LE DUC Eh quoi? toujours du sang! de vos cœurs inhumains Rien ne pourra calmer les fureurs criminelles! Rien ne fera tomber les armes de vos mains, Et je serai moi-même atteint par vos querelles! à Roméo Selon nos lois, ton crime a mérité la mort. Mais tu n'est pas l'agresseur Je t'exile! ROMÉO Ciel! LE DUC aux autres Et vous, dont la heine en prétextes fertile Entretient la discorde et l'effroi dans la ville, Prêtez tous devant moi le serment solennel D'obéissance aux lois et du prince et du ciel! ROMÉO Ah! jour de deuil et d'honneur et d'alarmes, Mon cœur se brise éperdu de douleur! Injuste arrêt qui trop tard nous désarmes, Tu mets le comble à ce jour de malheur! Je vois périr dans le sang et les larmes Tous les espoirs et tous les vœux de mon cœur! LE DUC Ah! jour de deuil et d'honneur et d'alarmes, Je vois couler et mon sang et le leur! Trop juste arrêt où s'émoussent leurs armes, Tu viens trop tard en ce jour de malheur! En la noyant dans le sang et les larmes C'est la cité que l'on frappe en mon cœur! CAPULET Ah! jour de deuil et d'honneur et d'alarmes, Injuste arrêt qui trop tard nous désarmes, etc STÉPHANO, BENVOLIO, CHŒUR Ah! jour de deuil et d'honneur et d'alarmes, Mon cœur se brise éperdu de douleur, etc LE DUC Tu quitteras le ville dès ce soir. ROMÉO Ô desespoir! l'exil! l'exil! Non! je mourrai Mais je veux la revoir! CAPULET ET CHŒUR La paix? non! non! non! non! jamais! QUATRIÈME ACTE PREMIER TABLEAU La chambre de Juliette Il fait encore nuit. La scène est éclairée par un flambeau. N° 14 - Duo Juliette est assise; Roméo est à ses pieds. JULIETTE Va! je t'ai pardonné, Tybalt voulait ta mort! S'il n'avait succombé, tu succombais toi-même! Loin de moi la douleur! loin de moi le remords! Il te haïssait et je t'aime! ROMÉO Ah! redis-le, redis-le, ce mot si doux! JULIETTE Je t'aime, ô Roméo! je t'aime, Ô mon époux! ROMÉO ET JULIETTE Nuit d'hyménée! Ô douce nuit d'amour! La destinée M'enchaîne à toi sans retour. Ô volupté de vivre! Ô charmes tout puissants! Ton doux regard m'enivre, Ta voix ravit mes sens! Sous tes baisers de flamme Le ciel rayonne en moi! Je t'ai donné mon âme, À toi, toujours à toi! Les premières lueurs du jour éclairent les vitraux de la fenêtre. On entend chanter l'alouette. JULIETTE Roméo! qu'as-tu donc? ROMÉO se levant Écoute, ô Juliette! L'alouette déjà nous annonce le jour! JULIETTE Non, non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette Dont le chant a frappé ton oreille inquiète, C'est le doux rossignol, confident de l'amour! ROMÉO C'est l'alouette, hélas! messagère du jour! Vois ces rayons jaloux dont l'horizon se dore; De la nuit les flambeaux pâlissent, et l'aurore Dans les vapeurs de l'Orient Se lève en souriant! JULIETTE Non, non, ce n'est pas le jour, cette lueur funeste N'est que le doux reflet du bel astre des nuits! Reste! reste! ROMÉO Ah! vienne donc la mort! je reste! Ils restent, enlacé, et puis Juliette se dégage. JULIETTE Ah! tu dis vrai, c'est le jour! Fuis, il faut quitter ta Juliette! ROMÉO Non! non! ce n'est pas le jour! Ce n'est pas l'alouette! Cest le doux rossignol, confident de l'amour! JULIETTE C'est l'alouette, hélas! messagère du jour! Pars! ma vie! ROMÉO Un baiser, et je pars! JULIETTE Loi cruelle! loi cruelle! ROMÉO Ah! reste! reste encor en mes bras enlacés! Reste encore! un jour il sera doux à notre amour fidèle De se ressouvenir de ces tourments passés. JULIETTE Il faut partir, hélas! Il faut quitter ces bras Où je te presse, Et t'arracher à cette ardente ivresse! ROMÉO Il faut partir, hélas! Alors que dans ses bras Elle me presse Et l'arracher à cette ardente ivresse! ROMÉO ET JULIETTE Ah! que le sort qui de toi me sépare, Plus que la mort est cruel et barbare! Il faut, partir, hélas! etc ROMÉO Adieu! ma Juliette! adieu! … JULIETTE Adieu! … ROMÉO ET JULIETTE … toujours à toi! JULIETTE Adieu! mon âme! adieu ma vie! Anges du ciel! à vous je le confie! N° 15 - Quatuor GERTRUDE entrant dans une grande agitation Juliette! se rassurant Ah! le ciel soit loué! Votre époux est parti! voici votre père! JULIETTE Dieu! saurait-il? GERTRUDE Rien! rien, j'espère! Frère Laurent le suit! JULIETTE Seigneur! protège-nous! Entre Capulet suivi de Frère Laurent. CAPULET Quoi! ma fille, la nuit à peine est achevée, Et tes yeux sont ouverts, et te violà levée! Hélas! notre souci, je le vois, est pareil, Et les mêmes regrets hâtent notre réveil! Que l'hymne nuptial succède aux cris d'alarmes! Fidèle au dernier vœu que Tybalt a formé, Reçois de lui l'époux que sa bouche a nommé, Souris au milieu de tes larmes! JULIETTE Cet époux quel est-il? CAPULET Le puis vaillant de tous, Le comte Pâris! JULIETTE à part Dieu! FRÈRE LAURENT bas, à Juliette Silence! GERTRUDE ET FRÈRE LAURENT Calmez-vous! CAPULET L'autel est préparé, Pâris a ma parole, Soyez unis tous deux sans attendre à demain! Que l'ombre de Tybalt, présente à cet hymen, S'apaise enfin et te console. La volonté des morts, comme celle de Dieu lui-même, Est une loi sainte, une loi suprême! Nous devons respecter la volonté des morts! JULIETTE Ne crains rien, Roméo, mon cœur est sans remords! GERTRUDE Dans leur tombe laissons en paix dormir les morts! CAPULET Nous devons respecter la volonté des morts! FRÈRE LAURENT Elle tremble, et mon cœur partage ses remords! CAPULET Frère Laurent saura te dicter ton devoir. Nos amis vont venir, je vais les recevoir. ll sort, suivi de Gertrude. N° 16 - Scène JULIETTE à Frère Laurent Mon père! tout m'accable! tout est perdu! J'ai pour vous obéir, Caché mon désespoir et mon amour coupable; C'est à vous de me secourir, à vous de m'arracher à mon sort misérable! Parlez, mon père, parlez! ou bien je suis prête à morir! FRÈRE LAURENT Ainsi, la mort ne trouble point votre âme? JULIETTE Non! non! plutôt la mort que ce mensonge infâme! FRÈRE LAURENT Buvez donc ce breuvage: Et des membres au cœur Va soudain se répandre une froide langueur, De la mort mensongère image. Dans vos veines soudain le sang s'arrêtera, Bientôt une pâleur livide effacera Les roses de votre visage; Vos yeux seront fermés ainsi que dans la mort! En vain éclateront alors les cris d'alarmes, "Elle n'est plus!" diront vos compagnes en larmes, Et les anges du ciel répondront: "Elle dort!" C'est là qu'après un jour votre corps et votre âme, Comme d'un foyer mort se ranime la flamme, Sortiront enfin de ce lourd sommeil; Par l'ombre protégés, votre époux et moi-même Nous épirons votre réveil Et vous fuirez au bras de celui qui vous aime! Hésitez-vous? JULIETTE prenant le flacon Non! non! à votre main j'abbandonne ma vie! FRÈRE LAURENT À demain! JULIETTE À demain! Frère Laurent sort. N° 17 - Scène et Air JULIETTE Dieu! quel frisson court dans mes veines? Si ce breuvage était sans pouvoir! Craintes vaines! Je n'apparetiendrai pas au Comte malgré moi! Non! non! ce poignard sera le gardien de ma foi! Viens! viens! Amour, ranime mon courage, Et de mon cœur chasse l'effroi! Hésiter, c'est te faire outrage, Trembler est un manque de foi! Verse! verse! Verse toi-même ce breuvage! Ah! Verse ce breuvage! Ô Roméo! je bois à toi! Mais si demain pourtant dans ces caveaux funèbres Je m'éveillais avant son retour? Dieu puissant! Cette pensée horrible a glacé tout mon sang! Que deviendrai-je en cas ténèbres Dans ce séjour de mort et de gémissements, Que les siècles passés ont rempli d'ossements? Où Tybalt, tout saignant encor de sa blessure, Près de moi, dans la nuit oscure Dormira! Dieu!!! ma main rencontrera sa main! Quelle est cette ombre à la mort échappée? C'est Tybalt! il m'appelle! il veut de mon chemin Écarter mon époux! et sa fatale épée Non! fantômes! disapraissez! Dissipe-toi, funeste rêve! Que l'aube du bonheur se lève Sur l'ombre des tourments passés! Viens! Amour! ranime mon courage, etc. DEUXIÈME TABLEAU Une galerie du palais. Au fond, les portes de la chapelle. N° 18 - Finale Cortège nuptial Un prélude d'orgue se fait entendre; les portes de la chapelle s'ouvrent; un cortège de clercs et d'enfants de chœur entrent en scène. PÂRIS, CAPULET, MANUELA, PEPITA O Juliette, sois heureuse! Son âme amoureuse Subit ta loi! Quand Dieu même t'y convie, Souris à la vie Qui s'ouvre à toi! Son cœur va pour jamais va t'engager sa foi! ANGELO O Juliette, Vois son âme amoureuse Subir ta loi! O Juliette, sois heureuse, etc GERTRUDE Loi rigoureuse! O mortel effroi! O Juliette, malheureuse! L'espérance t'est ravie, Aux maux de la vie Résigne-toi Du sort implacable Il faut subir la loi! FRÈRE LAURENT O Juliette! ton âme Peut croire en moi! O Juliette! sois heureuse! Ton âme peut croire en moi! Quand Dieu même t'y convie Ah! souris à la vie Qui s'ouvre à toi! Ton âme peut croire en moi. Le ciel te protège et veillera sur toi! JULIETTE Ah! je tremble! malheureuse! Loi rigoureuse! O mortel effroi! Sa tendresse m'a ravie! Ô loi rigoureuse! Mortel effroi! Lui seul est ma vie, À lui ma foi, Le sort sans pitié l'a séparé de moi! CHŒUR O Juliette! sois heureuse, etc. LES AUTRES Son âme amoureuse, etc. CAPULET Ma fille, cède aux vœux du fiancé qui t'aime! Le ciel va nous unir par des nœds éternels! De cet hymen béni voici l'instant suprême! Le bonheur vous attend au pied des saints autels! Pâris s'avance et se dispose à passer son anneau au doigt de Juliette. JULIETTE retirant sa main et à demi-voix comme dans un rêve La haine est le berceau de cet amour fatal! Que le cercueil soit mon lit nuptial! Elle porte la main à sa tête et détache sa couronne de fiancée; ses cheveux se déroulent et tombent sur ses épaules. CAPULET Juliette! reviens à toi! JULIETTE Ah! soutenez-moi! je chancelle! On l'entourne et on la soutient. Quelle nuit m'environne? et quelle voix m'appelle? Est-ce la mort? j'ai peur!!! mon père!!! adieu! Elle tombe inanimée dans les bras de ceux qui l'entournent. CAPULET égaré Juliette!!! ma fille!! ah!!! atterré Morte!! TOUS Morte! CAPULET avec désespoir Morte! TOUS Juste Dieu! CINQUIÈME ACTE Le tombeau des Capulets N° 19 - Entr'acte N° 19bis - Scène Une crypte souterraine (ça et là des tombeaux) FRÈRE LAURENT Eh bien! ma lettre à Roméo? FRÈRE JEAN Son page, Attaqué par les Capulets, vient d'être ranimé blessé Dans le palais de son maître, et n'a pu s'acquitter du message. Voici la lettre. FRÈRE LAURENT Ô funeste hasard! Qu'un autre messager parte cette nuit même! Venez! chaque instant de retard Nous jette en un péril extrême! N° 20 - Le sommeil de Juliette Le tombeau N° 21 - Scène et Duo Au bout d'un moment, on entend le bruit d'un lever ébranlant la porte. La porte cède avec bruit. Roméo paraît. ROMÉO C'est là! avec un sentiment de terreur Salut! tombeau sombre et silencieux! Un tombeau! non! non! ô demeure plus belle Que le séjour même des cieux! Salut! palais splendide et radieux! apercevant Juliette, et s'elançant vers le tombeau Ah! la voilà! c'est elle! Viens, funèbre clarté! viens l'offrir à mes yeux. prenant la lampe funéraire O ma femme! O ma bien-aimée! La mort en aspirant ton haleine ambaumée N'a pas altéré ta beauté! Non! non! cette beauté que j'adore Sur ton front calme et pur semble régner encore Et sourire à l'éternité! Il repose la lampe sur le tombeau. Pourquoi me la rends-tu si belle, O mort livide? Est-ce pour me jeter plus vite dans ces bras? Va! c'est le seul bonheur Dont mon cœur soit avide! Et ta proie aujourd'hui ne t'échappera pas. regardant autour de lui Ah! je ne contemple sans crainte, Tombe où je vais enfin près d'elle reposer! se penchant vers Juliette O mes bras, donnez-lui votre dernière étreinte! Mes lèvres, donnez-lui votre dernier baiser! Il embrasse Juliette, puis, tirant de son sein un petit flacon en métal et se tournant vers Juliette A toi, ma Juliette! Il vide le flacon d'un trait et le jette. JULIETTE s'éveillant peu à peu Où suis-je? ROMÉO tournant les yeux vers Juliette O vertige! Est-ce un rêve? Sa bouche a murmuré! saisissant la main de Juliette Mes doigts en frémissant Ont senti dans les siens la chaleur de son sang! Juliette regarde Roméo d'un air égaré. Elle me regarde et se lève! JULIETTE soupirant Roméo! ROMÉO Seigneur Dieu tout-puissant! Elle vit! Elle vit! Juliette est vivante! JULIETTE reprenant peu à peu ses sens Dieu! Quelle est cette voix, dont la douceur m'enchante? ROMÉO C'est moi! c'est ton époux Qui tremblant de bonheur embrasse tes genoux! Qui ramène à ton cœur la lumière enivrante De l'amour et des cieux! JULIETTE se jetant dans les bras de Roméo Ah! c'est toi! ROMÉO Viens! viens, fuyons tous deux! JULIETTE O bonheur! LES DEUX Viens! fuyons au bout du monde! Viens, soyons heureux, Fuyons tous deux Viens! Dieu de bonté! Dieu de clémence! Sois béni par deux cœurs heureux! ROMÉO chancelant Ah! les parents ont tous des entrailles de pierre! JULIETTE Que dis-tu, Roméo? ROMÉO Ni larmes, ni prière, Rien, rien ne peut les attendrir! À la porte des cieux! Juliette, à la porte des cieux! et mourir! JULIETTE Mourir! Ah! la fièvre t'égare! De toi quel délire s'empare? Mon bien-aimé, rappelle ta raison! ROMÉO Hélas! Je te croyais morte et j'ai bu ce poison! JULIETTE Ce poison! Juste ciel! ROMÉO serrant Juliette dans ses bras Console-toi, pauvre âme, Le rêve était trop beau! L'amour, céleste flamme, Survit même au tombeau! Il soulève la pierre Et, des anges béni, Comme un flot de lumière Se perd dans l'infini. JULIETTE égarée O douleur! ô torture! ROMÉO d'une voix plus faible Écoute, ô Juliette! L'alouette déjà nous annonce le jour! Non! non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette! C'est le doux rossignol, confident de l'amour? Il glisse des bras de Juliette et tombe sur les degrés du tombeau. JULIETTE ramassant le flacon Ah! cruel époux! de ce poison funeste Tu ne m'as pas laissé ma part. Elle rejette le flacon et portant la main à son cœur, elle y rencontre le poignard qu'elle avait caché sous ses vêtements, et l'en tire d'un jeste rapide. Ah! fortuné poignard, Ton secours me reste! Elle se frappe. ROMÉO se relevant à demi Dieu! qu'as-tu fait? JULIETTE dans les bras de Roméo Va! ce moment est doux! Elle laisse tomber sur le poignard. O joie infinie et suprême De mourir avec toi! Viens! un baiser! je t'aime! LES DEUX se relevant tous deux à demi dans un dernier effort Seigneur, Seigneur, pardonnez-nous! Ils meurent. |